API8 2025, une demoparty à l’Université Paris 8

Se retrouver dans un amphi de Paris 8 à regarder des demos codées par des étudiant·e·s n’est pas la façon la plus courante d’occuper son samedi après-midi, aussi il me semble utile d’expliquer comment j’ai plongé dans la demoscene, il y a plus de deux décennies. Mes premiers souvenirs de demoparty datent de mes années d’IUT informatique à Paris V (1993-1995), où j’ai découvert en simple visiteur ces alignements de micro-ordinateurs (des 16/32 bits et des PC) sur lesquels s’affairaient des virtuoses du langage machine. J’ai souvenir d’un codeur qui avait collé son IDE (sûrement Seka assembler) dans sa startup-sequence, s’assurant ainsi un retour au code très rapide lors des plantages de Amiga. Ma visite suivante s’est faite quelques années plus tard à la Saturne Party. J’étais alors étudiant aux Beaux-Arts d’Orléans (l’IAV, devenu l’ESAD) et j’apportais un projet de court métrage réalisé sous Lightwave 3D. La Saturne Party a tourné court pour les sceners sur place en raison d’un sous-dimensionnement du réseau électrique de la salle, et j’ai dû quitter l’évènement prématurément, mais j’ai su que là était ma place.

S’en est suivi une série d’incursions à une Volcanic Party (en Auvergne), une Wired Party (en Belgique), mais ma première participation à une demo, au sens technique du terme, date de 1998 à la RTS Party de Grenoble. Toujours étudiant en art, j’avais repéré la date et le lieu de la RTS. J’ai vérifié que mon PC rentrait dans mon sac à dos Millet, j’ai pris un moniteur niveaux de gris de caisse enregistreuse dans les bras et j’ai sauté dans un train en direction de Grenoble. Sur place, j’ai produit mes premiers meshes 3D exportés à la pogne pour un moteur 3D entièrement software à la précision aussi douteuse qu’expressive. Son auteur enseigne aujourd’hui l’informatique au Danemark et en hommage à cette première expérience j’ai créé la fiche « Pouet.net » de cette œuvre méconnue.

La suite de mon parcours dans la demoscene est intimement liée à mon itinéraire professionnel, mais les lecteurs sauront me pardonner un fast forward au 17 mai 2025 : jour de la fête nationale de Norvège (pays d’origine de mon groupe de demo, Resistance) et surtout date de la API8 demoparty organisée par des enseignant·e·s de l’Université de Paris 8.

Affiche annonçant l’évènement (illustration © Marie Haumont).

J’avais découvert l’API8 en 2024 et, ayant eu l’occasion de trainer dans les couloirs de Paris 8, j’avais également repéré une affiche annonçant cet évènement. Le concours, organisé par l’équipe d’enseignant·e·s du département “programmation et informatique fondamentale” de l’UFR STN de l’Université Paris 8, en partenariat avec le LIASD, propose aux étudiant·e·s de réaliser des productions dans 4 catégories : demos (64Ko ou 64Mo) ou jeux vidéo (Godot complet ou Godot « script only »).

Bien que l’API8 ne soit pas ouverte aux professionnels, j’ai contacté l’un des organisateurs et nous avons convenu que je pourrai présenter une production, « hors concours ». La catégorie demo d’API8 limite un peu les outils accessibles, en particulier Unity3D et Unreal y sont proscrits, incitant ainsi les étudiants à attaquer leurs projets par « la face Nord », en C++/OpenGL/GLSL.

J’ai initié mon projet de demo le 16 mars (dixit Github) pour une livraison le 14 mai. L’objet de ce compte rendu n’étant pas de détailler ma propre demo, je précise simplement que j’ai choisi d’explorer un paradoxe physique et qu’en deux mois j’ai pu développer une prod assez aboutie, aidé par la bande son du talentueux Riddlemak ainsi que par mon framework favori boosté au Lua.

Le concours API8 a commencé vers 14h, dans l’amphi X de Paris 8, impressionnant par sa taille et la qualité de son système audio et vidéo. Le lieu m’a rappelé l’auditorium de l’université d’Eindhoven, aux Pays Bas, qui accueillait la TakeOver dans les années 2000 et où ont été projetées des prods Françaises historiques comme VIP2 ou This Is

Arrivé un peu avant le démarrage de la compétition, j’ai pu m’assurer que ma prod fonctionnait correctement sur la machine de projection, une bête de guerre équipée d’une Nvidia RTX et tournant sous un Linux Ubuntu LTS. J’ai pu ensuite m’installer dans les gradins et j’ai eu la surprise de voir débarquer l’ami Zerkman que j’avais informé de l’évènement et qui avait traversé Paris pour venir me rejoindre dans l’amphi X !

Selfie dans l’amphi X, augmenté par la bonne bouille de Zerkman.

L’amphi n’a pas toujours été disponible lors des précédentes éditions d’API8, mais il est idéal pour l’un des aspects originaux de cette compétition : chaque créateur de demo présente son travail avant la projection de sa prod, assiste à la projection en compagnie de l’enseignant/maître de cérémonie puis répond aux éventuelles questions du public. Ce type de dispositif qu’on retrouve dans certains game jam (la GGJ en particulier) incite les étudiants à prendre la parole en public et constitue une occasion de s’entrainer à ce type d’exercice. Avec Zerkman nous avons profité de ces temps d’échange pour questionner les étudiants sur leurs méthodes de réalisation qui semblent avoir en commun de s’appuyer sur la bibliothèque GL4Dummies maintenue au sein de Paris 8.

Dreversed, Resistance (2025, API8, Linux/Windows)

Bien placée dans l’ordre de diffusion, ma prod est passée en deuxième position. C’est toujours un moment particulièrement fort en adrénaline que d’assister à la projection de sa demo sublimée par l’écran géant et le système audio d’une party, avec ce risque que la demo plante avant la fin de la diffusion. C’est aussi la première fois que j’ai l’occasion d’expliquer en public pourquoi et comment j’ai réalisé ma demo, rôle qui est généralement dévolu aux commentaires de Pouet.net.

La suite des productions, catégorie 64Mo, nous a permis à Zerkman et moi d’apprécier le talent et les compétences hybrides des étudiants, certains faisant preuve d’un sens très affirmé de l’art de la demo avec une science de la synchro son/image et de l’esthétique. Il est remarquable que les enseignant·e·s participent aussi à la compétition (hors concours ou classement final) et ont présentés leurs propres créations en C++ ou WebGL !

J’ai noté également qu’un grand nombre de demos, au delà de la performance technique (en visuel ou en size coding) laissaient la place à un récit plus personnel, parfois complété par les explications des créateurices. Nous avons également relevé la diversité de genre dans les effectifs étudiants.

Parmi les thématiques émergentes, j’ai noté que la question du temps était récurrente (ma demo y faisant écho également, coïncidence fortuite !). Un étudiant a même proposé une double participation, sa demo 64Mo se produisant « à l’endroit » et sa version 64Ko produisant le même visuel « à l’envers » ! Cette approche, jouant avec les règles du concours, montre une capacité à porter un regard critique sur le medium et le dispositif. D’autres productions ont fait preuve d’une façon assez subtile d’intégrer des récits personnels, cette dimension étant possiblement renforcée par le périmètre de Paris 8 qui se revendique comme l’Université des Créations. Cette dynamique m’a d’ailleurs été décrite par la co-fondatrice de la startup Biru, diplômée de Paris 8 en informatique après y être entrée en arts plastiques. On retrouve également cette préoccupation à construire des ponts entre arts et technologie avec le parcours ATI.

Entre les demos, les intros, les jeux et les workshops, l’après-midi est passée à toute allure.
Dans l’interstice, j’ai eu la chance de partager avec les étudiant·e·s notre expérience du développement d’un moteur 3D, tandis qu’un développeur-musicien a pu faire une performance live de son studio de musique programmée, entièrement codé sous Linux !
C’était aussi pour moi l’occasion de revoir Zerkman, de poursuivre notre dernière conversation (qui datait de 2020 !), d’admirer le travail des étudiant·e·s tout en comptabilisant avec un peu de malice le nombre de demos s’achevant sur un segfault.

La catégorie « jeux vidéo » a donné lieu également à des échanges autour de projets très étonnants, dont « Nigauds Socials », réalisé par une étudiante de la Sorbonne et portant un regard socio-critique sur Twitter (nouvellement X). La catégorie « script only » consistait à n’utiliser que l’API la plus bas-niveau de Godot, la callback de rendu d’une frame, sans faire appel au scenegraph. De cette contrainte créative a surgit plusieurs projets montrant une grande finesse expressive, une belle sensibilité et la capacité à convoquer les formes historiques du jeu vidéo (Donkey Kong, Frogger, etc).

L’équipe organisatrice d’API8 2025.

Vingt-six ans après ma première party avec un PC bringuebalant dans un train de nuit, je me retrouve à projeter une demo dans un amphi universitaire, en compagnie d’étudiant·e·s qui, à leur tour, vivent ce frisson étrange de voir leur code s’exécuter en temps réel sur écran géant.

Je remercie encore l’équipe d’API8 de m’avoir permis d’y participer. Et si le temps m’a manqué (la journée étant chronométrée avec brio), je souhaite dire aux étudiant·e·s que la demoscene aurait plaisir à découvrir leurs projets : ils peuvent être référencés sur des sites comme Pouet.net ou Demozoo.org, et hébergés sur Scene.org, Framagit ou GitHub.

À l’an prochain !

2 comments for “API8 2025, une demoparty à l’Université Paris 8

  1. 2025-05-22 at 3:49 PM

    Mille mercis pour ce récit qui retrace des plus belles manières le déroulement de cette journée. Ça nous motive pour continuer et surtout faire encore mieux l’an prochain !

    • astrofra
      2025-05-22 at 9:53 PM

      Ahah , merci pour ce commentaire qui m’oblige !
      Pour l’an prochain je vais devoir présenter une prod faite sous GL4D 😅

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